Le conditionnement invisible des femmes entrepreneuses : quand l’Histoire parle à travers nous
- Capucine Denayer
- 3 févr.
- 3 min de lecture
Il y a des freins qui ne se voient pas, des poids qu’on porte sans en connaître la provenance. Des empêchements qui ne sont pas le fruit d’une mauvaise volonté ou d’un manque de compétences, mais d’une mémoire collective, silencieuse, tenace.
Depuis que j’accompagne ou côtoie des femmes entrepreneuses, je constate un même mécanisme qui se répète, presque mot pour mot, presque geste pour geste : la difficulté à prendre pleinement leur place. La peur de déranger, de se montrer, de dire non, d'assumer un prix, de s'affirmer sans s'excuser. D'oser dire : "Je suis cheffe d'entreprise", sans trembler de l’intérieur.
Et si ce n'était pas seulement une question d'estime de soi ou de syndrome de l'imposteur ? Et si c'était plus profond que ça ? Plus ancien, aussi ?
L’Histoire officielle ne parle que rarement des femmes qui créaient, dirigeaient, bâtissaient. Ce silence n’est pas anodin : il conditionne. Ce qu'on ne nomme pas devient impensable. Ce qu'on ne voit pas devient inaccessible. Il faut rappeler qu’en France, jusqu’en 1965, une femme ne pouvait pas travailler, ouvrir un compte ou gérer ses biens sans l’autorisation de son mari. Ce n'est pas si loin. C'est hier. Et pourtant, on attend de nous que l'on entreprenne aujourd'hui avec l'assurance de celles à qui tout aurait toujours été permis.
Alors, nous nous lançons, certes. Mais souvent en débordant d’attentions, en arrondissant les angles, en pensant d'abord à l'autre : client, professionnels, famille, société. Beaucoup d'entre nous adoptent, sans même s'en rendre compte, des postures de "sauveuses", d'"infirmières de l'âme", ou de "mères universelles". Ce n'est pas un hasard. C'est le résultat d'un long conditionnement culturel qui nous a appris que notre valeur se mesurait à notre capacité à donner, à soigner, à ne pas faire de vagues. Prendre la parole, poser un cadre, demander un juste prix, se montrer visible… tout cela vient heurter une mémoire bien plus ancienne que nous.
Le plus insidieux, c'est que ce conditionnement est souvent invisible. Il ne se manifeste pas par des cris, mais par des doutes. Il n'interdit pas, il susurre : " Tu crois vraiment que ça va marcher, ton truc ?", "Tu es sûre que tu vas y arriver toute seule ?", "C’est bien mignon, mais tu as pensé à un vrai travail ?". Il se loge dans les regards condescendants, les encouragements teintés de scepticisme, les compliments à double tranchant. Il s’infiltre dans les silences gênés quand tu parles de ton ambition, ou dans les sourires polis qui disent "tu rêves un peu, ma belle".
Mais ce que j’aimerais dire aujourd’hui, c’est que reconnaître ce conditionnement ne veut pas dire s'y soumettre. Au contraire. Mettre des mots sur cette héritage invisible, c’est commencer à le transformer. Ce n'est pas accuser nos mères, nos grand-mères ou encore celles avant elles : c'est honorer leur courage et prendre le relais. C'est dire : "Je vois ce qui m'habite, même si ce n'est pas à moi. Et je choisis de faire autrement."
Nous sommes une génération de transition. Celle qui marche encore avec les chaînes de l’ancien monde autour des chevilles, mais qui apprend à danser quand même. Celle qui bâtit un modèle d’entrepreneuriat au féminin qui ne renie ni sa puissance ni sa douceur. Celle qui refuse de devoir choisir entre être efficace ou être humaine, entre être professionnelle ou être sensible.
Et chaque fois qu’une femme ose s’affirmer sans s’excuser, chaque fois qu’elle ose dire « je veux » ou « je ne veux pas » sans rougir, chaque fois qu’elle se met en scène sans se dénaturer, elle ne fait pas que s’émanciper elle, elle défriche aussi un chemin pour toutes les autres.
Alors oui, ce conditionnement existe, mais il n'est pas une fatalité : il est un point de départ. C’est une matière à transformer, une invitation à bousculer l'ordre établi, pas par révolte violente, mais par présence pleine, par ambition alignée, par choix conscients.
Parce que nous ne pouvons plus rentrer dans les cases trop petites que l’on a dessinées pour nous.


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